Interview Joe Kouassi : « Que les acteurs politiques acceptent ouvrir leur cœur et qu’ils mettent la crainte de Dieu en avant toute chose ».

Depuis le mois d’août 2017, la paix du peuple togolais est vivement secouée par les divergences des partis politiques qui peinent à s’assoir autour d’une même table en vue d’un consensus favorable à tous. Ainsi plusieurs voix en ces temps y compris quelques rares artistes de la chanson dont Joe Kouassi s’insurgent contre cette paix menacée et demandent le retour à la stabilité.
Le reggae man togolais TETTE Kossi Kuma Ganyon encore connu sous le nom de « la voix des sans voix » revient en cette période sensible sur la scène musicale avec une chanson révolutionnaire : « la voix du peuple » ; un son très accueilli par tous ceux qui aspirent au changement du régime RPT/UNIR.
Reçu par BNN Mivasocial(https://africanews.mivasocial.com), l’auteur revient sur les raisons de cette nouvelle composition et son passage dans le régiment des parachutistes commando au temps d‘ Ernest Gnassingbé.

BNN Mivasocial : Le titre « la voix du peuple » sorti en cette période de trouble au Togo, est-ce une commande spéciale de l’opposition togolaise ? Est-ce un cri de guerre ?
Joe Kouassi : C’est une lutte personnelle à moi et ce que le peuple ressent c’est ce que je ressens. Je suis avec le peuple et je l’ai toujours dit : “moi je ne suis pas artiste pour un parti politique ou un leader politique” : je suis la voix des sans voix.
Pour le petit rectificatif c’est plutôt un chant de lutte et non un cri de guerre. Nous sommes en train de mener une lutte : lutte pour la liberté.

BNN Mivasocial : Pourquoi le choix du reggae pour la plupart de vos morceaux ?
Joe Kouassi : Je fais du reggae parce que j’ai trouvé que c’est à travers cela que je peux mieux m’exprimer. Ce que je voulais faire, j’ai trouvé que mes grands frères alpha Blondy, Tiken Jah Fah Kolly le faisaient déjà. C’est par ce canal qu’ils communiquent et là, j’ai rapidement choisi le reggae sans tarder.

BNN Mivasocial : Quel est le message phare de cette chanson qui est en train de prendre actuellement de l’ascendance ?
Joe Kouassi : Sans mentir le contenu de cette chanson c’est l’alternance. Je parle aussi de la constitution de 1992 avec la limitation de mandat et le vote de la diaspora. Je pense que ça va aider tous les togolais. Aujourd’hui, tous les togolais veulent le changement et je partage l’opinion du peuple.
Dans le cadre de cette crise j’ai aussi une deuxième chanson qui parle de la paix (n’tifafa) Je pense que ce n’est pas parce que nous voulons l’alternance donc il faut que les gens meurent. Tout peut être négocié. Mais ce que je veux dire, c’est que la bonne manière c’est d’accepter le changement et si ça ne se fait pas, il ne faut pas que l’autre côté aille par la violence ou se fasse prendre dans les pièges de ceux qui nourrissent la violence. On ne doit pas brûler les édifices public ni casser quoi que ce soit et je parle bien sûr du parti au pouvoir tout comme de l’opposition. S’il y a eu des blessés et des morts c’est sûr que quelque part, quelque chose n’a pas marché.
Il faut qu’ils comprennent que le droit à la vie est plus nécessaire que tout ce qu’il y a sur terre parce que tout est vanité. Après tout, à part la politique il y a Dieu. Si nous croyons en Dieu, nous devons accepter ce que Dieu nous demande : l’amour du prochain, la compréhension, la justice. Si non comment peut-on parler d’égalité quand il n y a pas la justice ? Quand vous trichez quelqu’un et vous lui parlez de paix ça ne marche pas et ça ne marchera jamais. Pour cela il faudra qu’on comprenne par là qu’il va falloir faire au peuple ce qui est bon pour lui et non pour soi.: il faut écouter le peuple, faire la volonté du peuple car c’est le peuple qui donne le pouvoir.

BNN Mivasocial : Le son est très bien accueilli. Peut-on déjà avoir une idée des retombées générales ?
Joe Kouassi : Pour le retour, je ne dirai pas que j’ai eu des millions dessus. Mais je dirai tout simplement qu’il est positif. Il suffit d’aller sur You tube et de taper « voix du peuple », Joe Kouassi et vous verrez combien de personnes nous suivent déjà : 12000 vues sur une page et sur une autre plus de 4000 vues après quatre (4) jours exactement.

BNN Mivasocial : Dans le courant de ces réclamations et manifestations publiques, un concert était prévu par certains artistes de la place et vous étiez également invités à prester et ceci a été suspendu.
Joe Kouassi : Pour quelle raison moi je ne sais pas. Mais ce que je sais c’est qu’ à la veille du concert (vendredi), j’ai entendu dire que le concert est censuré. Je n’ai pas cherché à savoir pourquoi. Déjà la tension était au comble et si moi je monte sur scène, ce que j’allais faire c’est de conscientiser les gens par rapport à ce qui peut arranger la jeunesse. C’est pour cela que moi j’y allais. Je sais que l’homme n’est jamais parfait mais je dis souvent à mes amis que « nous sommes des artistes et non des brigands ».
Nous ne pouvons pas insulter les gens dans les chansons. Je viens plutôt dire ce que vous faites et qui ne plait pas au peuple. Je le dirai sans pour autant vous insulter. Imagine quand vous insultez quelqu’un qui est supérieur à vous, il peut prendre des mesures quand il veut et je pense que c’est ce qui s’est passé. Il faudra qu’on éduque le peuple et c’est pour cela que j’ai d’ailleurs fait la chanson « conscience ». Les enfants écoutent la radio, ils voient la télé et quand on insulte quelqu’un directement sur des médias ils ne peuvent que faire la même chose plus tard. C’est d’ailleurs à la dernière minute que cela a été annulé après les interventions de nos collègues à la radio.

BNN Mivasocial : Quel message à l’endroit des politiques surtout que rien ne semble bouger malgré de nombreuses interventions de chefs d’Etat de la sous région ces derniers temps ?
Joe Kouassi : Je dirai au peuple de garder son calme même en réclamant et je demande au régime en place de nous laisser nous exprimer librement : c’est par cela que nous serons qu’ils sont de vrais démocrates.
Si on ne peut pas parler là, c’est grave. Nous devons être en mesure de dire ce qui va et ce qui ne va pas pour les aider à se corriger.
Et nous sommes là à juste titre pour éduquer la jeunesse sur les règles de la non-violence. Quand nous allons sur les médias, il faut se respecter et respecter les autres.

BNN Mivasocial : A quand remonte le début de votre aventure musicale ?
Joe Kouassi : J’ai commencé par chanter depuis que j’étais tout petit…Les choses ont commencé dans l’armée parce que j’ai fait l’armée. J’étais du régiment parachutiste commando à Kara et là j’étais membre de la chorale. Il fallait composer des chansons. Du coup, moi je composais pour la chorale qui à son tour chantait quand le général Eyadema recevait des étrangers.
Je donnais mes refrains et ceux qui pouvaient compléter le faisaient. Et donc ma volonté de chanter a fait que je n’ai pas fait longtemps l’armée avant de ressortir afin de mieux m’exprimer. l’armée tu ne peux pas composer ce que tu veux mes plutôt ce qu’on te demande.
J‘ai quitté l’armée juste pour attaquer le micro et mieux m’exprimer. Et c’est ce travail que je suis en train de faire.

BNN Mivasocial : Combien de temps aviez-vous passé dans l’armée ?
Joe Kouassi : J’ai fait six (6) ans.

BNN Mivasocial : Vous aviez travaillé sous le régime du feu Général Eyadéma et son fils feu Colonel Ernest. Doit-on comprendre par-là que vous aviez commis par le passé des actes commandités par ces derniers ?
Joe Kouassi : Quand vous êtes parachutiste commando à Kara, c’est –à –dire vous êtes béret rouge au temps où c’est le feu Colonel Gnassingbé Ernest qui était le commandant du régiment, avec tous les para sous son commandement, vous ne pouvez appliquer que ses consignes. J’étais là pour exécuter des ordres. Vous exécutez avant toute réclamation C’est la discipline qu’on vous apprend quand vous arriver pour la formation. Même tous les militaires qui n’ont pas mis pied à l’école savent lire la base de la discipline. Une fois cette base de la discipline récitée, je ne vois pas comment tu peux refuser d’exécuter un ordre.

BNN Mivasocial : Paraît-il que vous vous êtes finalement exilé ?
Joe Kouassi : A cette époque ce n’était pas facile de quitter l’armée. Tu ne peux pas non plus l’écrire une lettre soit disant que tu démissionnes. Moi je voulais chanter, aller en studio j’étais obligé de quitter le pays. C’est au Sénégal que j’ai posé mes valises et c’est là que j’ai fait mon premier album titré « l’heure de la vérité » J’ai fait quatre (4) ans là-bas et c’est en 2007 que je suis revenu au pays.

BNN Mivasocial : Aviez-vous déjà vos longs cheveux quand vous étiez dans l’armée ?
Joe Kouassi : (Rire) Non, les dreads sont venus après. On n’a pas forcément besoin aujourd’hui de dreads pour être un « bon rasta » puisque un rasta c’est un fils de Dieu. Les dreads sont venus après que j’ai senti la nécessité. La preuve quand tu rentres dans le rastafari, il y a une autre éducation que l’on reçoit.
En réalité c’est le nom qui ne change dans aucune langue. Que ce soit en chinois, en kabyè, mina et autres.

BNN Mivasocial : Des projets en cours ?
Joe Kouassi : Actuellement je suis en plein studio .Les évènements qui se présentent actuellement sur la terre de nos aïeux ont fait que rapidement j’ai mis deux morceaux sur le marché. Donc je suis en train de préparer un grand concert pour sensibiliser la jeunesse. Ce serait dans le mois de décembre. Toujours en décembre, l’album sera présenté au public suivi plus tard de son lancement.

BNN Mivasocial : Un dernier mot ?
Joe Kouassi : Il faut toujours discuter, il ne faut jamais être fatigué de discuter pour que le peuple puisse avoir la paix. Sans la paix on ne peut rien faire Il ne faut jamais souhaiter la guerre à son pays ni à un autre.
Un appel lancé à toute la jeunesse et à tout le peuple togolais, nous allons nous mordre mais nous serons obligés de vivre ensemble après. Donc faisons encore ce sacrifice. N’endurcissons pas notre cœur. Quand on se détruit en 2017, je ne sais pas quand on va se reconstruire. Que les acteurs politiques acceptent ouvrir leur cœur et qu’ils mettent la crainte de Dieu en avant toute chose.

Hervé A.

Burkina Faso : après le putsch, le pays face à ses déchirures

Pendant toute une nuit, une fiction rassurante a circulé au sujet du Burkina Faso : les militaires du RSP, le régiment de sécurité présidentielle chargé de la protection de l’ancien président Blaise Compaoré, renversé par la rue en octobre dernier après 27 ans de pouvoir, n’avaient arrêté les responsables des autorités de transition que pour répondre à des préoccupations « corporatistes».

Quelques heures plus tôt, peut-être cette crainte a-t-elle joué au sein de cette unité qui avait constitué la garde prétorienne de Blaise Compaoré, demeurée ultra-fidèle à son chef en exil, réfugié en Côte d’Ivoire, puis au Maroc, et qui serait de retour à Abidjan, pays voisin du Burkina Faso. Le RSP résistait ces jours derniers à une ultime tentative de démantèlement, certes, mais à présent, le risque s’est déplacé.

Dans la pire tradition des coups d’état en treillis, un militaire est venu lire à la télévision une déclaration soigneusement embrouillée, dont on retiendra que le président des autorités de transitions, Michel Kafando (qui n’est évidemment pas présent aux côtés du militaire) aurait « démissionné », tandis qu’un Comité national de la démocratie serait formé. On imagine sa composition, qui risque de rassembler de nombreux uniformes.

Gilbert Diendéré, nouvel homme fort

Comme l’avait annoncé Mobutu lors de son coup d’Etat de 1965 à Kinshasa (Congo démocratique) : « Ceci n’est pas un coup d’Etat. » Il avait fini par quitter le pouvoir, chassé par une rébellion. Son propre pays ne s’en est toujours pas complètement remis. Au Burkina Faso, c’est sans doute une ligne rouge de cette nature qui vient d’être franchie. Sauf si les militaires décident de revenir d’eux-mêmes dans leur caserne; ce qui s’est rarement vu, deux hypothèses majeures se profilent à présent.

Premier scénario, les éléments fidèles à Blaise Compaoré s’emparent du pouvoir et c’est d’ailleurs un de ses proches, Gilbert Diendéré, qui vient d’être désigné nouvel homme fort du pays, pour tenter une « restauration » de l’ex-président, sous une forme ou une autre. Il y a tout à parier dans ce cas qu’ils auront à cœur de faire payer l’humiliation subie en octobre, lorsqu’un soulèvement l’avait chassé du pouvoir. Or ce n’est pas une chose que la partie du Burkina Faso qui était descendue dans la rue avec le sentiment de faire éclater une chape de plomb risque de prendre à la légère. Moins d’un an après ces manifestations, il y a tout lieu de redouter des affrontements.

Manipulateur ordinaire de Constitution

L’ancien putschiste avait pourtant, en 1991, quitté son uniforme et introduit le multipartisme dans son pays. Il tolérait une presse d’opposition insolente mais marquée par le souvenir de la mort, en 1998, de Norbert Zongo, directeur d’un journal dérangeant, assassiné alors qu’il enquêtait sur un meurtre impliquant le frère du président. Blaise Compaoré déjà réélu deux fois au terme de scrutins boycottés par les principaux opposants avait aussi instauré, en 2000, le quinquennat et limité à deux le nombre de mandats.

Las, en 2014, le président offrait subitement le visage d’un manipulateur ordinaire de Constitution, comme l’on en rencontre dans d’autres pays africains qui n’affichent pas les prétentions démocratiques du « pays des hommes intègres ». « Ces derniers temps, il n’écoutait plus, enfermé dans sa bulle, lâché par une partie des cadres de sa formation mais poussé par ses proches, notamment son frère cadet François, qui ne voulaient pas perdre leurs positions ou s’imaginaient lui succéder », avance un diplomate occidental.

« Peut-être aussi que la communauté internationale n’a pas été assez ferme », avance Augustin Loada, président du Centre pour la gouvernance démocratique. Certes les Etats-Unis et l’ancienne puissance coloniale française avaient conseillé publiquement au président de respecter son engagement démocratique. François Hollande lui avait même promis un « job ». En cas de départ, « vous pourriez alors compter sur la France pour vous soutenir, si vous souhaitez mettre votre expérience et vos talents au service de la communauté internationale », écrivait récemment le président français.

Mais nul doute que Paris et Washington se seraient finalement accommodés de cette énième pirouette de Blaise Compaoré si elle lui avait permis de passer l’obstacle référendaire ou parlementaire. Car au fil des ans, ce président d’un pays pauvre et enclavé de 16 millions d’habitants dont l’économie repose sur la culture du coton et les transferts d’argent de sa nombreuse diaspora, était devenu « l’enfant chéri des institutions financières internationales pour la rigueur de sa gestion des affaires publiques », selon un diplomate français.

 

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