Awadi, la révolution par la rime

By Servan Ahougnon

Il est incontestablement le rappeur africain francophone le plus connu de ces dernières années. Cela, Didier Awadi ne le doit pas uniquement à sa musique. Il le doit également à son engagement, à son combat pour la pérennité des valeurs africaines, pour la grandeur du continent, lui qui porte dans ses rimes l’héritage de Thomas Sankara et de tous les grands hommes africains.  

Il soulève les foules lors de prestations live endiablées et ravit critiques et mélomanes avec des albums aussi élaborés que des œuvres littéraires. Mais la musique de Didier Awadi dépasse le cadre de la musique autant que celui de la littérature. Ses titres sont des hymnes, des odes à l’Afrique et à la grandeur de ses hommes. Ses rimes sont porteuses d’un message, d’un appel au souvenir de l’histoire africaine, mais également d’un appel à la révolution des peuples africains.

l’Afrique n’est pas démunie mais seulement désunie

Positive Black Soul et les débuts du rap ouest-africain

Didier Awadi est né en 1969 à Dakar, d’un père béninois et d’une mère cap-verdienne. Il grandit dans le quartier Amitié 2 de la capitale sénégalaise. Né pendant les indépendances et ayant vécu de plein fouet les années de désenchantement consécutives à la fin de la colonisation, le jeune sénégalais prend très tôt conscience de la décadence dans laquelle s’engagent les dirigeants africains. Indigné, le jeune homme va trouver un moyen d’exprimer ses frustrations à travers le rap. Il découvre la culture hip-hop en classe de troisième et développe une passion pour cette musique urbaine qui s’érige comme modèle d’expression privilégié des opprimés et des indignés.

Didier Awadi décide alors de créer, en 1984, avec Mahib Bâ, un de ses camarades de classe au collège Sacré-Cœur, le Syndicate un des tout premiers groupes de rap sénégalais. Les deux adolescents se lancent alors dans la musique. Ils multiplient les apparitions sur scène et améliorent leurs rimes et leur musique au point de devenir, à seulement quinze ans, les précurseurs de la scène rap sénégalaise. Au fil du temps, l’Afrique et ses problèmes deviennent le thème central de leurs textes. Alors que le groupe commence à connaître un succès local, il se heurte à la concurrence des  Kings MC, un nouveau groupe mené par le talentueux rappeur Doug E. Tee. Pendant des années, les deux groupes se livrent une concurrence sans répit. Cela continue jusqu’en 1989.

Un soir, les deux groupes se rencontrent sur la scène du club Le Sahel. Malgré les rivalités, ils se découvrent un point commun : le but de leur musique. En effet, les deux groupes expriment dans leurs titres leur inquiétude face à l’incertitude qui caractérise le futur de l’Afrique et de sa jeunesse. Ils veulent rassembler les Africains autour des causes importantes du continent car «l’Afrique n’est pas démunie mais seulement désunie ». Le 11 août 1989, Didier Awadi invite les membres du Kings MC à son anniversaire. Les deux groupes décident de fusionner pour créer le Positive Black Soul (PBS). Quatre années de tubes et de concert plus tard, le PBS devient le groupe phare de rap en Afrique. Leur album ‘’Boul Faalé’’ (1994) est un succès planétaire. Le groupe fait danser la jeunesse du monde entier lors de concerts à Paris, Johannesburg et New-York. Au sein du collectif, Awadi impressionne et se démarque par son texte, ses références à la culture africaine et son énergie.

Fils spirituel de Thomas Sankara

Didier Awadi quitte le PBS après 14 années de succès et débute sa carrière solo. Hors du PBS, le Sénégalais affirme plus ses convictions. Il sort en 2001 ‘’Parole d’honneur’’, son premier album, qui sera suivi en 2005 de ‘’Un autre monde est possible’’. Le public découvre alors l’ancien membre du PBS de manière plus personnelle. Profondément inspiré par l’ex-président burkinabé Thomas Sankara, dont il donnera le nom à son studio d’enregistrement, Awadi livre dans ses textes des convictions panafricanistes fortes. Il fait vibrer tout le continent au rythme de son rap engagé. Le rappeur partage avec son public son rêve pour l’Afrique, à travers des chansons évoquant l’histoire africaine ainsi que celle de ses grands hommes. Comme Thomas Sankara, le Sénégalais souhaite que le continent devienne totalement indépendant, que la jeunesse africaine lance une révolution. Ses paroles touchent aussi bien le public que la critique. Les paroles du Sénégalais inspirent la jeunesse africaine et de nombreux autres musiciens. Awadi devient la figure contemporaine du rap francophone africain et collectionne les prix. Lauréat du prix RFI Musique du monde en 2003, il est élu meilleur rappeur africain, l’année suivante, aux trophées des Tamani au Mali. En 2006, Awadi reçoit les insignes de Chevalier des arts et des lettres en France et au Sénégal.

Le 1er avril 2010, à l’occasion du 50e anniversaire de l’Indépendance du Sénégal, il lance l’album ‘’Présidents d’Afrique’’ regroupant les rappeurs africains. Fruit de 7 années de travail, cet album est accompagné du premier documentaire, intitulé ‘’Le point de vue du lion’’, produit par le Sénégalais. En novembre 2012, son album ‘’Ma Révolution’’ sort au Sénégal, porté par un tube éponyme. Le succès de l’opus rappelle celui des albums du PBS et vient confirmer le statut d’icône du rappeur. Ce dernier apparait d’ailleurs, quelques mois plus tôt, dans un documentaire réalisé par Yannick Letourneau, aux côtés de Kwame Nkrumah, Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Thomas Sankara et de nombreuses légendes africaines.

Toujours engagé dans ses causes panafricanistes, Awadi est aujourd’hui plus présent sur le terrain social que dans les studios. L’ancien membre de PBS participe toujours aux festivals et donne toujours des concerts, mais il semble décidé à impacter le changement sur le continent en utilisant autre chose que sa musique. Il n’hésite pas à donner de sa personne pour soutenir des œuvres sociales et humanitaires, autant au Sénégal, qu’hors de ses frontières natales. Qui sait ? L’ancien membre du PBS reprendra-t-il bientôt le chemin des studios, histoire de rappeler à tous qu’il n’a pas perdu la verve de ses jeunes années. Cette verve qui lui avait permis de lancer une révolution, rien qu’avec des rimes.

Source : https://ecceafrica.com/awadi-revolution-rime/#.V4jC0uvhCM8